Hans,le Nachdwächder.

      C'était du temps où villes et bourgs étaient placés sous la protection d'un veilleur de nuit. Homme de première importance, le Nachdwächder était chargé de la sécurité des habitants. A lui incombait le devoir d'annoncer régulièrement les heures, d'éloigner voleurs et chenapans cachés dans les recoins des sombres ruelles ou encore de tirer du sommeil petits et grands dès que le moindre indice de fumée était décelé dans la cité.
     Herbitzheim, l'un des gros bourgs de la Prévôté placée alors sous la protection des princes de Nassau-Sarrebruck, ne dérogeait pas à la règle. Les bourgeois accordaient une entière confiance au Nachdwächder Hans qui, chaque soir, avant de commencer sa ronde, allait se donner du courage chez le Kloschderwiat, l'aubergiste du couvent, dont la taverne s'élevait à proximité de l'abbaye des bénédictines. Et lorsque le Hans avait siroté quelques chopines, il s'en allait gaillardement effectuer son service de nuit.
Mais un soir, il s'attarda plus que de coutume au troquet du coin. La journée, il est vrai, avait été des plus chaudes et les gosiers desséchés réclamaient de quoi se désaltérer. Lorsqu'il entra dans la taverne, il remarqua que toutes les tables étaient occupées. L'aubergiste avait même dû appeler à la rescousse sa matrone de femme et ses deux filles grassouillettes. Par bonheur, le veilleur de nuit trouva une dernière place près de deux sauniers venus du proche Salzbronn.
     En fin d'après-midi, ils avaient livré quelques sacs de sel au couvent et se promettaient de reprendre la direction de Sarralbe dès le dernier verre vidé ! Mais on ne sut jamais quel avait été l'ultime verre, car lorsque Hans passa et repassa commande, ils en firent de même. L'ambiance de la salle devenait d'ailleurs de plus en plus lourde et le cabaretier, sachant que la nuit n'allait pas tarder à étendre son noir manteau sur le bourg, conseilla au veilleur de souffler dans sa trompe plutôt que dans les bouteilles vides rangées devant lui comme un jeu de quilles. Hans s'exécuta, mais avec beaucoup de difficultés. Les habitués de la taverne comprirent néanmoins qu'il leur fallait quitter les lieux, ce qu'ils promirent dès la dernière lampée engloutie, le règlement de la cité exigeant, en effet, que tout un chacun se devait de regagner ses pénates pour 10 h du soir, et chaque étranger de quitter le bourg.

De curieuses sensations
     Revêtu de sa redingote réglementaire, coiffé du tricorne, hallebarde et falot à la main, trompette en bandoulière, Hans se trouva bientôt au dehors. Mais le contact avec la fraîcheur de la nuit naissante fit rapidement monter en lui de bien curieuses sensations. Il lui semblait voir danser les étoiles au firmament, onduler à proximité les murs de l'abbaye et se tortiller en direction de la lune le clocher de l'église. Brusquement, il ressentit une grande envie de sommeil, ses paupières s'alourdirent, ses jambes se dérobèrent sous ses pas... Bien que titubant, il réussit à s'agripper à l'attelage stationné devant l'auberge avant de s'affaisser sur la partie arrière de la charrette.
     Lorsque les derniers habitués quittèrent le Kloschderwiat, la nuit avait déjà envahi Herbitzheim. Les sauniers de Salzbronn peinèrent, eux aussi, pour se hisser sur le devant de l'attelage avant de quitter le bourg, au trot de deux canassons. Le chemin du retour- Dieu soit loué- se déroula dans le moindre incident. Assoupis, les deux compères ne pipaient mot, de peur de réveiller quelques farfadets.

Comme un beau diable
     Lorsque l'attelage pénétra dans une arrière-cour de Salzbronn, ils se hâtèrent de dételer les chevaux et de les mener à l'écurie, pressés qu'ils étaient de rejoindre au plus vite leurs couches pour le restant de la nuit. Mais voilà que s'éleva de la cour un long cri suivi d'une sonnerie de trompe ! Le sang se glaça dans leurs veines. Bientôt, plaintes et vociférations fusèrent des habitations d'alentour. Aux fenêtres apparaissaient de nombreuses silhouettes que ce vacarme inhabituel avait tirées de leur premier sommeil ! Les deux sauniers qui avaient rejoint la cour virent alors une ombre gesticulant comme un névrosé et soufflant dans son cor à faire éclater les tympans. Ils reconnurent le Nachdwächder de Herbitzheim qui se démenait comme un beau diable.
     Lui intimider de faire silence ne servit à rien ! Voila-t-il pas qu'il soutint que des esprits maléfiques avaient métamorphosé son Herbitzheim ? Que pareille ruelle lui était complètement inconnue ? Les sauniers tentèrent bien de le raisonner en lui expliquant qu'il était en train d'ameuter tout Salzbronn, mais rien n'y fit ! Criant de plus belle, il se disait sous l'emprise d'un mauvais génie et victime du phénomène de bilocation, c'est-à-dire présent en deux endroits à la fois ! ! !
     Tout rentra dans l'ordre, lorsque l'un des sauniers saisit le Hans et lui plongea la tête dans l'abreuvoir jouxtant le puits de la cour. Le contact de l'eau fraîche fit merveille, le veilleur retrouva peu à peu ses esprits et comprit bien vite sa présence en ces lieux. Peu à peu, les rues retrouvèrent leur calme et les réveillés retrouvèrent leurs paillasses. Mais plus d'un habitant de Salzbronn s'esclaffa encore, en pensant à la mésaventure survenue au veilleur de nuit de Herbitzheim. Celui-ci, tout penaud, avait reprit, à pied cette fois-ci, le chemin de retour !
     L'histoire ne nous dit pas ce qu'advint du Nachdwächder Hans à son retour au chef-lieu de prévôté. De sérieuses remontrances voire quelques jours de cachot lui furent sans doute octroyés par les autorités. Mais gageons que le Hans allait désormais réfléchir à deux fois avant de vider, à la nuit tombante, quelques chopines chez le Kloschderwiat de Herbitzheim.

Auteur, Jean-Louis Wilbert