Passer le certif en 1922

Créé en 1866, le certificat d'études primaires a été supprimé par décret le 28 août 1989. L'allongement de l'âge scolaire et la banalisation des collèges à partir de 1960 fit passer l'examen au second plan. Alors que durant des décennies, il avait préparé des milliers d'adolescents à la vie active.

Le diplôme, combien prestigieux, évoque bien des souvenirs comme nous l'avaient déjà rappelé, il y a plus de vingt ans, Lina Koeppel et Henri Wurtz, deux regrettés habitants de Bischtroff-sur-Sarre, heureux lauréats du certif' en 1922.
 "En 1918, nous avions déjà suivi, quatre années durant, un enseignement allemand avec M. Geyer, notre maître d'école d'alors. Mais ce fut à Henri Klein, nommé à Bischtroff après l'armistice, qu'incomba la lourde tâche de nous familiariser avec la langue française combien étrangère pour nous à cette époque. Après un stage de recyclage à « l'intérieur », notre maître prit la classe en mains et, lorsque l'Education Nationale recensa les candidats à cet examen, il inscrivit d'emblée trois élèves du cours concerné : Lina Hochstrasser, Lina Koeppel et Henri Wurtz. La date retenue pour les épreuves avait été fixée au lundi 1er mai 1922, jour encore non férié à l'époque. Le centre retenu pour l'examen était Obermodern. La veille du grand jour, des forains avaient monté sur la place du village un manège à la plus grande joie de la jeunesse du village. Mais notre maître nous avait strictement défendu de nous y rendre. C'est qu'il tenait à nous voir frais et dispos à l'aube, le départ ayant été fixé à 3 h du matin !
  Et bien avant le lever du jour, on pouvait voir cahoter par monts et vaux, sur la petite route menant de Bischtroff à Adamswiller via Burbach et Rexingen, une carriole que tirait allègrement un cheval. Sur les sièges avaient pris place le cocher - notre maître- et ses trois élèves enfermés dans un mutisme religieux ! Nous avions, en effet, le coeur serré après une nuit de sommeil plutôt agitée. Qu'allait nous réserver ce voyage vers l'inconnu et cette inquiétante journée que nous étions les premiers à découvrir ?
 A Adamswiller prit fin la première étape du voyage. Le cheval dételé et mené à l'écurie chez des amis à notre maître, nous nous dirigeâmes à pied vers la gare, non sans avoir eu droit à un grand bol de café fumant. Tout à coup, alors que nous avions encore quelques centaines de mètres à parcourir, nous entendions le train siffler dans la vallée de l'Eichel pour annoncer son entrée en gare d'Adamswiller. Notre maître stoppa net et blêmit ! Puis, d'un geste rageur, il jeta son sac à terre et prit les jambes à son cou. « Je vous devance par un raccourci ! Essayez de me suivre au plus vite, s'écria-t-il, et surtout, n'oubliez pas mon sac tyrolien ! » Et déjà, il disparaissait derrière les haies !

Le train attendait

  Notre brave maître sauva la situation : le train attendait sagement les retardataires que nous étions, mais le chef de gare ne put s'empêcher de nous apostropher en ces termes : « Dire que certains ne réussiront jamais à se lever à temps ! ». Quant à notre maître, tout essouflé mais combien satisfait, il laissa échapper un vibrant « Dieu soit loué ! ». Si nous avions, en effet, manqué le train, je crois bien qu'il l'aurait regretté toute sa vie !
 A Obermodern, nous retrouvions une cinquantaine de candidats et les épreuves débutèrent. Le sujet de rédaction était le suivant : « Les travaux dans l'agriculture au printemps. » Henri Wurtz se rappelait avoir mentionné les grosses pluies d'avril, cause d'une mauvaise récolte de fruits. Après le repas de midi offert par M. Klein dans une auberge d'Obermodern se déroulèrent les épreuves orales. Mina Koeppel dut réciter « Après la bataille » de Victor Hugo, texte qu'elle connaissait encore par coeur soixante ans plus tard. A M. Wurtz, l'examinateur posa des questions sur la carrière des pierres calcaires de Sarrewerden et les multiples emplois de la chaux...
  Vers 16 h eut lieu la proclamation des résultats. Nous étions - et notre maître aussi - dans les petits souliers ! Mais les trois candidats de Bischtroff avaient été reçus haut la main. Comme tous les autres lauréats, ils eurent droit à un grand diplôme et au dictionnaire français. Inutile d'évoquer l'allégresse qui régnait dans les wagons sur le chemin de retour. « Nous dansions comme des fous avec les lauréats des autres localités. Quant à notre maître, heureux et fier, il nous laissait faire, tout en savourant avec un réel bonheur sa grosse pipe  ! » se rappelaient Mina Koeppel et Henri Wurtz.
  Et ce n'est que vers minuit que la carriole ramena les petits « génies » à Bischtroff. Les parents les attendaient sur le pas de la porte. Toute la journée, ils s'étaient fait du mouron pour leur progéniture partie au loin et soumise à de méchantes questions. Les enfants « prodige » eurent droit, avec la bise du coucher, à une longue nuit réparatrice. En effet, réussir en 1922 le certificat d'études primaires était alors un grand événement dans les petites communes d'Alsace  !"



Auteur, Jean-Louis Wilbert